PAR AMADOU FALL

Le glas sonne pour le trop long règne de Robert Mugabe placé en résidence surveillée depuis une semaine, avec Grace son épouse, par l’armée, suite à un coup d’Etat, le premier de l’histoire du Zimbabwe.

C’en est bien un, même si les militaires qui l’ont perpétré assurent du contraire, qu’ils sont juste intervenus pour remettre de l’ordre dans l’entourage du vieux président. Reconnaître qu’il s’agit d’un putsch leur ferait, à coup sûr, encourir reprobations et sanctions de la part de l’organisme de coopération régionale, la SADEC, de l’Union africaine et du reste de la communauté internationale.

Mais, en tout état de cause, les Africains sont nombreux à se réjouir de la chute en cours de cet homme qui aurait voulu rester au pouvoir jusqu’à ce que son épouse soit dans les conditions de lui succéder, comme cela se tramait. Ils pourraient ne garder de lui que le  sinistre spectre du dictateur sénescent qu’il est devenu.

Cependant, rien, rien de tout cela ne devrait pouvoir exclure Robert Mugabe du panthéon des héros anticolonialistes africains. Il ne faut point oublier que, au bout d’une longue et sanglante guerre de libération, le «comrade Bob» et ses compagnons de lutte ont sorti, il y a bientôt quatre décennies, la Rhodésie des griffes racistes du félon Ian Smith pour en faire un pays indépendant, multiracial et remis sur les rails du développement endogène.

Et que, dans l’euphorie des deux décennies qui ont suivi son accession à la souveraineté internationale,  la Rhodésie du sud  rebaptisée Zimbabwe s’était, sous sa férule,  rapidement fait une place dans le rang des pays phare d´Afrique.

Dans ce contexte où le taux de croissance de son PIB était régulièrement à 5%, ses systèmes de santé et d’éducation ont fait partie des meilleurs du continent. Mugabe avait alors porté le taux d’alphabétisation à 85%, un seuil  jamais atteint nulle part ailleurs en Afrique. Les zones rurales, dans la même dynamique, étaient largement pourvues en routes, électricité et eau potable. Sur ces terres fertiles, le Zimbabwe était  le « grenier » de l’Afrique Australe.

Mais le pays bascula vite, à partir de 1999, et sur une décennie, dans les tourments d’une crise qui a sinistré ses productions vitales : les matières premières minérales, les grandes cultures d’exportation et vivrières.

Souffrant abruptement de graves pénuries, le pays manqua de presque tout, même de carburant en raison notamment du non-paiement de livraisons antérieures. Le cours du dollar local s’était littéralement effondré, pour ne plus valoir grand chose.  L’inflation atteignit le taux incroyable de 231.000.000% en 2008 ! Les taux d’accès à l’école, aux soins de santé et de fréquentation scolaire régressèrent fortement. La population active était à 80% au chômage.

Le mal qui ruinait ainsi le Zimbabwe, s’il n’était pas totalement exogène, avait été considérablement aggravé de l’extérieur.

D’abord par les institutions de Bretton Woods. Les réformes structurelles qu’ils avaient imposées, dans ce contexte, ont fait s’écrouler des pans entiers de l’économie zimbabwéenne, dans les secteurs industriels et agricoles qui ont été tous azimuts libéralisés et ouverts sans réserve à une inégale concurrence extérieure, avec des conséquences humaines terribles. Elles l’avaient d’autant plus été que, pour que le Zimbabwe continuât à honorer le service de sa dette extérieure, le FMI exigeait toujours plus de coupes sombres dans les dépenses budgétaires, à caractère social.

Ensuite, engagé à financer l’indemnisation des anciens colons blancs qui rétrocéderaient aux Noirs les terres fertiles sous leur coupe au terme du moratoire de dix ans convenu lors de la signature, en 1979, de l’accord de Lancaster House pour l’indépendance, le gouvernement britannique s’était finalement rétracté sous Tony Blair. Il avait argué, contre toute attente, que celui-ci n’avait ni défini ni prévu un fonds spécifique.

Or, il était connu de tous, que le Royaume-Uni avait bien pris l’engagement, non seulement de compenser financièrement l’expropriation progressive des terres « blanches » et leur remise aux paysans noirs, mais encore de faire encadrer la réforme agraire qui serait menée en douceur par des experts britanniques, afin que la production agricole ne s’effondre pas.

Jusqu’au plus fort de la crise zimbabwéenne, Robert Mugabe avait continué à fermer les yeux sur une situation on ne peut plus paradoxale, le fait que  1% de la population possède plus de 70% des terres fertiles, alors que la majorité noire vivote sur  des terres arides. Il eut même à faire cesser des occupations de fermes appartenant à des Blancs par des milliers de paysans noirs menés par des vétérans de la guerre d’indépendance, contre des promesses d’aides américaines et britanniques peu significatives et par ailleurs parcimonieusement honorées.

La méprisante fin de non-recevoir et le parjure anglo-saxons vinrent à bout de sa retenue, d’autant qu’il risquait d’être débordé par les patrons d’entreprises et fermiers blancs et la bureaucratie syndicale urbaine proches de l’opposition politique.

Pressé  de l’autre côté par les révoltes des paysans sans terre et de plus en plus pauvres, son vivier électoral et principal soutien, Mugabe prit, en novembre 1999, cette fameuse décision d’exproprier les fermiers blancs sans compensations, mais précisant que le gouvernement rembourserait les immobilisations et feraient des exemptions en faveur des terres dévolues à certaines cultures d’exportation, à la production de semences et à la reforestation.

Malgré cela, c’est fondamentalement cet acte de «lèse majesté » qui fit déborder le vase des rancœurs pour lui valoir les foudres des Britanniques et de leurs alliés américains soutenus par des médias occidentaux incroyablement virulents à son encontre.  Et une longue descente aux enfers…

Le Zimbabwe n’était cependant pas loin de s’en sortir, pour avoir renoué, à partir de 2009, avec une croissance soutenue supérieure à 10 %, et cela jusquen 2012, grâce notamment aux grandes réformes mises en œuvre pour enrayer l’hyperinflation, relancer la production minières et agricoles ainsi que les exportations, l’offre et la consommation intérieures.

Mais la croissance a, de nouveau décru, par la suite, du fait d’une  sécheresse qui péjore lourdement la production d’hydroélectricité d’eau potable, les performances secteur agricole, et met en insécurité alimentaire près de 15 % de la population. Les importations de biens alimentaires ont augmenté pour faire face à la pénurie, mais la demande domestique est plus faible que jamais, avec le retour de l’inflation au grand galop, la recrudescence du chômage, la paupérisation aggravée.

Les exportations minières (environ 25 % du PIB) souffrent de l’atonie de la demande extérieure, qui se reflète dans la faiblesse des cours des matières premières exportées. Les recettes d’exportations ont dégringolé, réduisant l’entrée de devises étrangères.

La pénurie de liquidités, exacerbée par l’appréciation du dollar US et du rand sud africain qui se sont substitués à la monnaie locale, oblige les entreprises à réduire drastiquement leurs activités De plus, découragés par des pressions exterieures et un environnement économique et social défavorable, les investissements sont en résorption continue.

Autant Robert Mugabe avait été porté au pinacle, pour avoir libéré son peuple du colonialisme et posé les premiers jalons prometteurs de son développement, autant il est, dans le contexte actuel, fragilisé par l’ostracisme occidental et l’accentuation des tensions économiques, politiques et sociales internes.

Le mécontentement de la population  face à la crise alimentaire, la hausse du chômage et de la pauvreté a certes atteint son paroxysme. Mais il n’y a jamais eu une opposition assez structurée et forte pour la canaliser contre Mugabe. Le principal parti d’opposition, le Mouvement pour un changement démocratique (MDC), est aujourd’hui divisé et très affaibli.

Le pouvoir de Mugabe a de tout temps reposé sur un large, solide et étouffant socle militaire. En définitive, sa fin de règne ne pouvait qu’être l’oeuvre de l’armée. Et ce qui devait arriver est arrivé !

Apparemment. Il y a, en effet, fort à craindre que ce coup de force armé ne soit tout simplement qu’une manière de laver le linge sale en famille, pour que le pouvoir demeure entre les mains de l’Union nationale africaine du Zimbabwe – Front patriotique (Zanu-Pf), le changement dans la continuité dictatoriale, en somme.

Le vice-président Emmerson Mnangagwa, dont l’éviction a été le fait déclencheur du putsch des militaires, pourrait être pire que Mugabe, tant cet homme qu’on surnomme «le crocodile» a la réputation d’être vorace et impitoyable envers ceux qui se mettent en travers de son chemin.

Il a, dans tous les cas, les faveurs des militaires qui sont intervenus par peur que la première dame, Grace Mugabe, qui avait revêtu hâtivement les atours de l’héritière, ne prenne illégimement en main les commandes de l’Etat.

Face au refus de Mugabe de démissionner de la présidence de la république, bien qu’ayant été déchu dimanche de toutes ses fonctions au sein du Zanu-PF et même exclu du parti, les militaires vont-ils franchir le Rubicon pour réinstaller Mnangagwa à son poste et lui faire jouer le rôle de président, par défaut ?

C’est dans l’ordre du possible.  Mais une telle posture reviendrait à reconnaître de fait le coup d’Etat et à se mettre à dos le reste de l’Afrique et la Communauté internationale. Le mieux pour eux  serait plutôt de laisser au peuple zimbawéen le libre choix de ses nouveaux dirigeants et de son avenir, en créant les conditions de la tenue des élections qui étaient prévues en 2018 dans l’agenda du pays, pour que l’ordre constitutionnel revienne dans les meilleurs délais.

 

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